Une expérience africaine. Entretien avec Maurice Godelier 2/3

Entretien avec Maurice Godelier réalisé par Philippe Geslin à Paris, le 5 juin 2006, à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, publié dans le la revue ethnographiques.org, (Numéro 10 – juin 2006)

De l’Afrique à la Mélanésie

Ph. G. Comment s’est opéré le « passage » entre cette terre africaine et ton terrain mélanésien ?

M. G. Quand je suis revenu d’Afrique, j’ai dit ma frustration à Alfred Métraux qui était un ami. J’avais besoin d’un vrai terrain après cette expérience avortée. Métraux, un jour, m’a proposé de partir sur son premier terrain qu’il avait fait en Bolivie. Il avait alors soixante ans. Ma première épouse était professeur d’espagnol. J’ai appris l’espagnol en allant en Espagne avec elle. J’envisageais donc de faire du terrain chez les Indiens de Bolivie. L’après-midi où tout était au point, j’ai quitté Alfred Métraux vers quatre heure de l’après-midi. Il s’est suicidé quelque temps après, il est parti dans la vallée de Port Royal et s’est suicidé, laissant un « carnet de notes » décrivant son agonie. Lors de son enterrement au cimetière de Bagneux j’étais aux côtés de Lévi-Strauss, derrière le catafalque. Nous discutions. Je lui expliquais ce que Métraux et moi avions imaginé pour que je fasse du terrain. Il me disait : « Vous savez, on a beaucoup de chercheurs français en Amérique amazonienne ou andine. Si je peux vous donner un conseil, ce serait plutôt d’aller dans le nouveau paradis de l’ethnologie, peut-être le dernier de ces paradis : la Nouvelle Guinée ».
- Ecouter l’extrait sonore 5, MP3, 1,8 Mo.

A ce moment là, les choses se présentaient donc ainsi : Le Mali avait signifié la frustration du terrain, mais en même temps quelque chose d’intéressant : l’anthropologie économique. Le hasard faisait qu’ensuite Métraux me suggèra l’Amérique. Un hasard plus grand encore ; son suicide et la suggestion de Lévi-Strauss. Cet enchaînement de contingences donne cependant une trajectoire. J’aurais pu devenir africaniste. Je trouvais qu’il y avait énormément à faire en Afrique. En Côte d’Ivoire par exemple, j’avais rencontré Pierre Etienne. C’était un grand spécialiste des sociétés matrilinéaires. Il avait des intuitions profondes sur la logique des rapports de parenté et l’histoire des groupes Baoulé. J’ai commencé à apprendre beaucoup sur l’Afrique de l’Ouest. Pendant plusieurs années, surtout après mon arrivée en Nouvelle-Guinée, je cherchais des Africains dans les Océaniens. Au Mali, au contact des Bambara, des Peuls, j’avais eu le sentiment d’une grande force de création sociologique, d’une force historique qui avait animé, modelé ces sociétés. En arrivant en Nouvelle-Guinée : pas d’Etat, des petites tribus, la christianisation allait bon train, mais quand je suis arrivé, il n’y avait chez les Baruya qu’un couple de missionnaires-linguistes protestants. Quand je suis parti, des années plus tard, il n’y avait qu’un seul Baruya converti au christianisme. Aujourd’hui, ils le sont tous.

L’Afrique a donc compté pour moi. Ensuite j’ai continué à lire beaucoup sur elle. De toute façon je suis réputé pour lire sur tout, que ce soit sur l’Afrique, l’Amazonie, je ne me contente pas de l’Océanie. Et j’ai toujours été passionné par un des phénomènes sur lesquels l’Afrique peut nous éclairer : l’apparition de royaumes, de chefferies, d’inégalités structurelles nouvelles. C’est toujours cette idée du passage de sociétés relativement égalitaires, car il n’existe pas de sociétés égalitaires. En Mélanésie il n’existait pas de groupe social complètement séparé de la production matérielle et se consacrant entièrement à la guerre ou à faire des sacrifices comme les Brahmanes en Inde par exemple. Mais en Océanie, cela existe dans les grandes chefferies polynésiennes. Donc pour moi l’Afrique c’était aussi la formation de grandes chefferies, d’Etats et d’Empires, de sociétés secrètes qui agissent sur toute une région et à l’intérieur d’ethnies différentes. J’avais donc des raisons théoriques d’être fasciné. Et il y avait une équipe importante d’Africanistes au laboratoire de Lévi-Strauss. Moi j’étais seul sur l’Océanie. Le groupe le plus nombreux c’était les Africanistes. Il y avait Michel Izard, Françoise Héritier, Ariane Deluz. Le deuxième groupe c’était les Amazonistes. Moi je m’occupais des Papous.
- Ecouter l’extrait sonore 6, MP3, 1,6 Mo.

A cette époque, on discutait chez les Africanistes le fait que, dans les récits de fondation, le chef était souvent un grand chasseur venu de la brousse et choisi comme chef par un groupe local. C’était très intéressant parce qu’à l’époque je commençais à m’intéresser à la Mélanésie, et ce type d’explication (Jean Guiart l’avait développé dans sa thèse d’état et j’avais assisté à sa soutenance) est un des modèles qu’on trouve également en Nouvelle Calédonie. On est allé chercher le chef en brousse et on l’a autochtonisé. Quand je suis arrivé en Mélanésie, j’ai rencontré John Barnes à Sydney. Il avait remplacé Nadel qui avait travaillé en Afrique chez les Nupe. Donc quand j’arrive en Australie pour apprendre le pidgin mélanésien, j’arrive dans un département où il y avait des Africanistes en train de devenir des Océanistes.

C’était très intéressant d’être à Sydney parce que un autre débat tournait autour de la comparaison Afrique/Mélanésie. Le débat posait la flexibilité des structures claniques et lignagères océaniennes par rapport à la segmentarité et peut être même la rigidité mécanique parfois des structures claniques et lignagères africaines. On opposait les « African models » aux « Oceanian models » et c’était un grand débat. J’arrive donc en plein débat sur la fluidité des systèmes de parenté et de pouvoir en Mélanésie comparée à des réalités africaines.

J’étais donc rattrapé par une comparaison Afrique/Océanie, mais c’est aussi un hasard. C’était intéressant car pour beaucoup d’Anglo-saxons formés par Meyer-Fortes ou Evans-Pritchard, le grand domaine c’était l’Afrique. Le bloc Meyer Fortes, Jack Goody à Cambridge, Evans Pritchard à Oxford, Max Gluckman à Manchester, Mary Douglas à Universtity College de Londres, c’était l’africanisme triomphant. C’étaient les royaumes africains, la segmentarisation, les clans. Les ethnologues qui arrivaient d’Angleterre pour occuper des postes de professeurs avaient ce modèle en tête. Au départ ils voulaient en retrouver quelque chose dans l’organisation sociale des tribus de Nouvelle-Guinée, mais très vite ils ont dû constater que ça ne marchait pas. Le débat était ouvert.

Ph. G. Quels sont tes liens avec les africanistes depuis cette période et jusqu’à aujourd’hui ?

M. G. Les africanistes français, c’était Marc Augé, c’était Michel Izard, Alfred Adler, Emmanuel Terray, Meillassoux. Je les connaissais. Il y avait entre eux des rapports personnels et parmi eux des gens qui devinrent des ennemis déclarés, tel Meillassoux, mais dont j’ai lu de près les travaux. Il y avait en France une forte équipe d’africanistes français très diversifiée, travaillant principalement sur l’Afrique occidentale et la région du Congo. C’était dans les frontières de l’empire colonial français. Balandier avait joué un grand rôle pour recruter autour de lui des normaliens comme Terray et Augé. Il les avait fait passer par l’ORSTOM (actuel IRD). Il faut rappeler que Balandier a écrit une « Sociologie de l’Afrique noire » (1955, PUF). Il a placé l’observation des sociétés africaines dans le phénomène de la colonisation alors que la plupart des africanistes avaient tendance à oublier le contexte colonial dans lequel ils travaillaient. Ils étudiaient des rites et des systèmes de parenté comme si les gens qui étaient là n’étaient pas colonisés par les Français, les Anglais ou les Portugais et n’avaient pas été privés de leur Souveraineté sur leurs territoires et ses ressources et sur leurs propres personnes.

On doit reconnaître pleinement à Balandier le mérite d’avoir écrit une sociologie de l’Afrique noire. Ensuite Balandier a écrit un petit livre sur l’anthropologie politique qui est un excellent résumé de la pensée des anglo-saxons dans le domaine. Il était conseiller de l’ORSTOM. Il utilisait l’ORSTOM pour envoyer sur le terrain des anthropologues liés plus ou moins à des enquêtes sur des plans de développement. C’est l’un des mérites de Balandier. Mais je n’oublie pas non plus qu’il a écrit à l’époque un remarquable livre sur « La Vie quotidienne au Royaume de Kongo du 16ème au 18ème siècle » (Hachette, 1965).

Ph. G. Et tu as toi-même formé des anthropologues africains ?

M. G. Non, ceux qui ont voulu venir à mon séminaire sont venus, mais les africanistes étaient nombreux à donner des séminaires. Un jeune était pris dans cette noria. Il trouvait de quoi se satisfaire. Moi ma connaissance de l’Afrique c’est cette année passée au Mali et beaucoup de lectures pour des raisons théoriques. J’ai connu Max Gluckman, à Manchester. C’était l’école de Manchester. Meyer-Fortes à Cambridge. Pritchard, je l’ai connu à la fin de sa vie quand j’étais à Oxford. Je peux dire que j’ai fréquenté les milieux africanistes autant en Angleterre qu’en France. Aux Etats Unis, j’ai été avant tout lié avec des Océanistes. C’était Sahlins, Rappaport, Meggitt, Vayda, Salisbury, puis Damon, A. Weiner, Nancy Munn, etc. La nouvelle génération maintenant c’est Jeremy Baker, Joël Robbins, etc. Pour ma génération, en tout cas pour moi c’était clair, on devait faire 2 ans, 4 ans, 5 ans de terrain, comme les Anglais, et on y ajoutait les « petits mystères français », l’analyse structurale, l’approche marxiste, mais aussi l’approche holistique de Louis Dumont.

La France était beaucoup plus animée de courants opposés et de débats que l’Angleterre. Quand le marxisme s’est développé en France avec ses diversités, le structuralisme, etc., Mary Douglas et Jack Goody sont venus voir ce qui se passait de ce côté du Canal. Ils étaient étonnés. Le marxisme s’est répandu en Angleterre, en Suède, en Hollande, dans tous les pays. Il fut, comme le structuralisme, importé de France. Depuis, les Français ont exporté Foucault, Derrida, Deleuze, Lyotard, Guattary, etc. C’est autre chose. On a eu un rôle leader à un moment parce que les empires coloniaux avaient disparu, et que l’Amérique a changé sous le coup de sa défaite au Vietnam qui a mobilisé les campus. Marx n’avait jamais été beaucoup lu là-bas, sauf par un petit nombre de grands tels John Murra, Eric Wolf, Sydney Mintz, etc. qui ont produit des oeuvres importantes.

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